jeudi 12 janvier 2012

Notes d’un survivant de Guantánamo

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Gantanamo est une école pour les futurs géoliers des camps de la FEMA.




J’ai quitté Guantánamo Bay dans les mêmes conditions où j’y étais arrivé presque cinq ans auparavant : les mains enchaînées à la taille, la taille aux chevilles et les chevilles au plancher de l’avion. Mes oreilles et mes yeux étaient bouchés et ma tête recouverte d’une cagoule et, alors que cette fois-ci j’étais le seul détenu à bord du vol, j’ai été drogué et surveillé par au moins 10 soldats. Mais pour cette occasion, on m’avait habillé de denim US au lieu de l’orangé de Guantánamo. J’ai su plus tard que le vol par C-17 militaire de Guantánamo à la base aérienne de Ramstein, dans mon pays, l’Allemagne, avait coûté plus d’un million de dollars.

Quand nous avons atterri, les officiers USaméricains m’ont désentravé avant de me remettre à une délégation officielle allemande. L’officier US a proposé d’entraver de nouveau mes poignets avec des menottes fraîches en plastique. Mais l’officier commandant allemand a refusé énergiquement : « Il n’a commis aucun crime ; ici, c’est un homme libre.»

Je n’étais pas un très bon élève au collège à Brême, mais je me souviens d’avoir appris qu’après la deuxième Guerre mondiale, les USaméricains avaient insisté pour que les criminels de guerre soient jugés à Nuremberg et cet événement a aidé à faire de l’Allemagne un pays démocratique. Bizarre, me suis-je dit, en voyant sur le tarmac des Allemands donner une leçon basique de respect de la loi à des USaméricains.

Comment en étais-je arrivé là ? Ce mercredi marquera le 10ème anniversaire de l’ouverture du camp de détention sur la base navale US de Guantánamo Bay à Cuba. Je ne suis pas un terroriste. Je n’ai jamais été un membre ou un sympathisant d’Al Qaïda. Je ne comprends même pas leurs idées. Je suis le fils d’immigrés turcs qui sont venus en Allemagne à la recherché de travail. Mon père a travaillé des années dans une usine Mercedes. En 2001, à 18 ans, j’ai épousé une femme turque pieuse et j’ai voulu en savoir plus sur l’Islam et la manière de mener une vie meilleure. Certains des anciens de ma ville m’ont suggéré de me rendre au Pakistan pour y étudier le Coran avec un groupe religieux. J’ai fait mes plans juste avant le 11 Septembre. J’avais alors 19 ans, j’étais naïf et je ne pensais pas que la guerre en Afghanistan aurait des conséquences quelconques sur le Pakistan ou sur mon voyage vers ce pays.

J’étais au Pakistan, à bord d’un autobus, en route pour l’aéroport d’où j’allais rentrer en Allemagne quand la police a arrêté le bus. Comme j’étais le seul non-Pakistanais dans le bus – certains plaisantaient sur mes cheveux roux qui pouvaient me faire passer pour Irlandais -, la police m’a demandé de descendre pour contrôler mes papiers et me poser quelques questions. Des journalistes allemands m’ont raconté que la même chose leur était arrivée. J’ai expliqué que j’étais touriste et pas journaliste. La police m’a interpellé mais m’a promis de me relâcher rapidement pour me permettre d’aller à l’aéroport. Mais après quelques jours, les Pakistanais m’ont remis entre les mains des USaméricains. A ce stade, j’étais soulagé d’être entre les mains des USaméricains : ils allaient me traiter correctement, me disais-je. J’ai appris plus tard que les USA ont payé une prime de 3000 $ pour ma capture. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est qu’apparemment, les USA avaient distribué des milliers de tracts dans tout l’Afghanistan, promettant que ceux qui remettraient des Talibans ou des suspects d’appartenance à Al Qaïda, recevraient, pour citer un tract « assez d’argent pour entretenir votre famille, votre village et votre tribu pour le reste de votre vie. » C’est grâce à cela qu’une grande partie des détenus à Guantánamo s’y sont retrouvés.

J’ai été emmené à Kandahar, en Afghanistan, où des interrogateurs US m’ont posé des semaines durant les mêmes questions : Où est Oussama Ben Laden ? Etiez-vous avec Al Qaïda ? Non, leur ai-je répondu, je n’étais pas avec Al Qaïda. Non, je n’avais aucune idée de l’endroit où Ben Laden pouvait être. J’ai supplié les interrogateurs d’appeler en Allemagne pour savoir qui j’étais. Pendant les interrogatoires, ils me plongeaient l’eau et me frappaient à l’estomac ; ils n’appellent pas çà waterboarding mais c’en est l’équivalent. J’étais persuadé que j’allais me noyer.

A un certain moment, j’ai été enchaîné au plafond de la salle d’interrogatoires et suspendu par les mains pendant des journées entières. Un médecin vérifiait parfois si je tenais le coup ; puis j’étais de nouveau suspendu. La souffrance était insupportable.

Après environ deux mois à Kandahar, j’ai été transféré à Guantánamo. Là j’ai eu droit à plus de coups, d’isolement interminable, des températures glaciales ou torrides, des séances d’insomnie forcée. Les interrogatoires se sont poursuivis, toujours avec les mêmes questions. J’ai raconté et répété encore et encore mon histoire : mon nom, ma famille, pourquoi je me trouvais au Pakistan. Rien de ce que je disais ne les satisfaisait. Je me suis rendu compte que mes interrogateurs n’étaient pas intéressés par la vérité.

Malgré tout cela, j’ai cherché le moyen de me sentir humain. J’ai toujours aimé les animaux. J’ai donc commencé à cacher un morceau de pain de mes plateaux-repas pour nourrir le iguanes qui venaient près du grillage. Quand les gardiens l’ont découvert, j’ai été puni de 30 jours d’isolation dans le noir.

J’avais du mal à trouver une réponse aux questions de base : pourquoi suis-je là ? Avec tout leur argent et leurs services de renseignement, les USA ne peuvent quand même pas croire vraiment que je faisais partie d’al Qaïda, non ? Après deux ans et demi à Guantánamo, en 2004, j’ai été conduit devant ce que les gardiens appelaient un tribunal d’examen du statut de combattant (Combatant Status Review Tribunal). Et là, un officier a dit que j’étais un « combattant ennemi », parce qu’un ami allemand à moi avait commis un attentat-suicide en 2003, alors que j’étais déjà à Guantánamo. J’avais du mal à croire que mon ami ait fait une chose aussi folle, mais si c’était le cas, je n’en savais rien.

Quelques semaines plus tard, on m’a dit que j’avais la visite d’un avocat. On m’a conduit dans une cellule spéciale et j’ai vu entrer Baher Azmy, un professeur US de droit. Je n’ai tout d’abord pas cru que c’était vraiment un avocat : les interrogateurs nous mentaient souvent et essayaient de nous mener en bateau. Mais M. Amzy avait un billet écrit en turc par ma mère, et cela m’a donné confiance en lui. (Ma mère avait trouvé un avocat à Brême, lequel a appris que le Centre pour les droits constitutionnels représentait des détenus de Guantánamo ; le centre a désigné Me Amzy pour me défendre). Il ne croyait pas aux preuves contre moi et a découvert rapidement que mon ami soi-disant « kamikaze » était en fait en vie et en bonne santé en Allemagne.

Me Azmy, ma mère et mon avocat allemand ont uni leurs efforts pour faire pression sur le gouvernement allemand afin qu’il obtienne ma libération. Récemment, Me Azmy a rendu publique une série de documents des services de renseignement US et allemands de 2002 à 2004 qui démontraient que les deux pays soupçonnaient que j’étais innocent. L’un des documents disait que les gardiens militaires US pensaient que j’étais dangereux parce que j’avais fait ma prière durant la diffusion de l’hymne national US.

Aujourd’hui, cinq ans après ma libération, j’essaye de dépasser mes terribles souvenirs. Je me suis remarié et j’ai une magnifique petite fille. Mais il est encore difficile d’éviter de penser à mon séjour à Guantánamo et de me demander comment il est possible qu’un gouvernement démocratique détienne certaines personnes dans des conditions intolérables et sans procès équitable.
http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=6584

1 commentaires:

Eric a dit…

Je salue la force tranquille de cet homme pour avoir repris une vie normale après ces épreuves. Pour ma part, je serais devenu fou furieux...

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